Chez Amma
C’était la première fois que je rencontrais Amma. Mais elle était déjà à mes yeux une légende du milieu spirituel. Dès mon arrivée dans son ashram, j’ai suivi le processus très organisé pour faire sa rencontre (avec un masque et après un test PCR). Son darshan (bénédiction) prend la forme d’une étreinte maternelle pour transmettre son amour universel : je pose ma tête sur son sein pendant qu’elle me chuchote à l’oreille un vibrant « ma chérie, ma chérie » en français. Je suis restée assise proche d’elle après, habitée par un sentiment d’unité et obnubilée par tous les câlins qu’elle enchaine jusque tard le soir. D’Amma émane une force magnétique et une grande douceur bienveillante. Son espièglerie est séduisante et sa générosité inspire un profond respect. Cette expérience m’a aussi fascinée d’un point de vue sociologique. De nombreux fidèles vouent un culte démesuré à mes yeux. Selon moi un gourou montre le chemin, il n’est pas le chemin. Amma aurait déjà étreint 40 millions de personnes dans le monde !
Ce qui m’a touché dans son ashram c’est la grande liberté offerte à chacun. On peut très bien faire la grasse matinée, se régaler de douceurs (les occidentaux en cuisine assurent !), boire du café (si si Amma est trop cool je vous dis !), se balader au bord de la mer… bref avoir la belle vie à peu de frais ! L’ashram est ouvert à tous, sans exception. Une chambre, rudimentaire mais très propre, ne coûte que quelques euros, les plats vendus dans les « cafés » sont délicieux et vraiment peu chers (même pour l’Inde). C’est déjà une première leçon : la discipline est un choix de vie propre à chacun. Elle n’oblige à rien. Même les sevas, c’est-à-dire la participation aux tâches pour faire fonctionner l’ashram (personne n’est salarié), ne sont pas obligatoires mais seulement encouragées. C’est une belle manière de pratiquer le Karma Yoga (action désintéressée).
Amma a développé l’ashram Amritapuri dans la campagne paisible et isolée où elle est née, au bord des backwaters du Kerala. Aujourd’hui quelques milliers de personnes, indiennes et étrangères, y vivent comme dans une petite fourmilière. Ce centre spirituel n’a rien de charmant. Beaucoup d’améliorations sont possibles pour rendre l’endroit vraiment agréable, pourtant la simplicité du lieu m’a plu et j’ai vite trouvé mon rythme. Visiblement Amma ne cherche pas à rassembler, ni à retenir, ceux qui ressentent l’appel viendront à elle en toute simplicité.
D’abord j’ai choisi ma sadhana (pratique spirituelle quotidienne) : me lever à 5h du matin pour assister à l’homa. C’est un rituel du feu d’une grande beauté dans un petit temple de l’ashram. Regarder ce prêtre hindou officier assis sur le sol, à la lumière des lampes à huile, avec sa gestuelle chorégraphiée et ses prières chuchotées, m’a subjugué. Les ingrédients jetés au feu symbolisent nos pensées et émotions. Cela fonctionne comme un soin collectif de guérison. Des fidèles apportent des offrandes : fruits, fleurs, riz et noix de coco pour ritualiser leurs pujas. Ce sont des pratiques pour invoquer le soutien du divin afin de soutenir un sujet particulier.
Le petit déjeuner se prend au café où je discute avec d’autres voyageurs de passage. Le matin et l’après-midi, je suis initiée à une forme de méditation et de yoga doux canalisée par Amma. Il s’agit de 5 séances de 2h, gratuites. Mais on doit signer un accord de confidentialité, autrement dit je ne peux partager le contenu avec personne. Cela m’exaspère un peu car je considère que les enseignements et pratiques spirituels devraient être accessibles à tous. Cette forme appelée I AM est simple, courte et efficace. Elle provoque en moi l’inspiration dont j’avais besoin pour m’autoriser à sortir du cadre de ma pratique habituelle.
Le « programme » en présence d’Amma sur scène commence à 17h dans le grand hall. Tout le monde se retrouve pour écouter les satsangs : prises de parole de fidèles qui commentent des versets de la Bhagavad Gita à la lumière de leurs expériences spirituelles et prises de conscience. Il y a ensuite une méditation guidée puis de joyeux bhajans (chants dévotionnels). Amma laisse la parole à ceux qui veulent offrir un partage. Parfois elle commente, développe un point, mais principalement, elle écoute. Je ne m’attendais pas que le gourou se mette en retrait de cette manière. Une grande leçon d’humilité.
Un résident m’a dit : un ashram n’est pas un lieu de paix, c’est un lieu pour trouver la paix. Cette idée reflète bien mon expérience sur place : toutes les personnes que j’ai rencontrées m’ont enseigné quelque chose. Le hasard n’existe pas. Tout arrive toujours pour vous (et non contre vous). Sans rentrer dans le détail de mes prises de conscience, je dirais que j’ai ressenti un véritable accélérateur de conscience. J’ai reçu bien plus de leçons de vie auprès d’Amma que dans mon environnement ordinaire. Encore faut-il être observateur des messages dans une démarche de développement personnel. Trouver la paix en soi, et la maintenir, demande une certaine volonté active.